Tu m'as laissé la, tu me reprend, c'est toi qui décide.
Je dis non, je refuse.
Tu n'avait qu'à songer au froid d'être seule, de se coucher dans un lit aux draps trop rêches qui ne sentent pas la même lessive que d'habitude. Tu aurais dû faire attention, ne pas croire que, loin de toi, je règle tout; que les gouffres se referment par magie, par miracle ..
Faire semblant de ne pas montrer, acquiescer ou se taire quand on parle de lui, vivre avec l'absence tout au fond de soi, et s'ils découvrent ? Et si la tristesse se répand ? Fierté de posséder un coeur lié à celui de cette personne, pouvoir y lire dans ses yeux sa douleur et la porter avec.
Coups de hache. Je suis entrainé par ma rage, empreintes des doigts de l'individu comme des milliers de tatouages indélébiles sur son corps, arracher sa peau, se débarrasser de cette enveloppe déchirée. Je lance mes bras, ailes de moulin à vent qui tourbillonnent.
Je crache, mugit, fracasse, saccage ce carcan, ce nid qu'on m'offre. Ne plus me réveiller, ne plus voir par mes propres yeux, par mes gouffres. Poison que la vérité qui se propagent, lianes qui m'enroulent, qui me strangulent.
Romain me chuchote ; " Arrête, arrête, ça me fait peur."
Je n'entend pas.
Il dit ; "on fait les mots, on fais les mots, aller! Lettre "i"! Ouistiti, souris, histoire, Italie, Roumanie."
Je lui hurle de se taire, que c'est trop tard, je hurle que je suis sale, que je suffoque, que je crève.
Romain se jete contre moi, il dit que si je meurs, il meurs aussi, il dit qu'il veut que je vive, que je suis si belle, belle.
Je tombe, jambes qui cèdent.
On me couche dans le petit lit blanc aux draps trop serrés. Trouver juste une cachette à l'intérieur de moi et ne plus la quitter.
Laisser la vie à ceux qui la comprennent.
Il n'y aura pas de trou sur Terre à l'endroit où je me trouvais quelques heures auparavant, il continuera à y avoir de la pluie, de la grêle, un soleil rouge, il continuera à y'avoir des mères avec des bébés, des pères, des animaux. Il y'aura toujours des écoles, des boulangeries, des bouchers aux tabliers tachés, il y'aura des facteurs, des dompteurs, des cirques, de la musique. Je ne laisserai rien derrière moi, rien d'irremplaçable, le monde continuera de danser. Je rejoins le troisième oeil, me regarde d'en haut. Je m'éloigne du réel, tout est feutré comme la neige.
Je prend la petite main chaude de Romain dans la mienne. Et dans le creux de son oreille chuchote qu'il faudra inventer d'autres chansons, plus en couleurs, plus lumineuse.
Loin de ce corps condamné, sauver ce qui me reste d'âme, m'emmener vers demain.
Ils l'ont laissé là. - Alma Brami